Patrice REY

  • UN MUSEE D’HISTOIRES (SUR)NATURELLES.

 

« N’oublions pas que toutes les croyances populaires, même les plus absurdes en apparence, reposent sur des faits réels,  mais mal observés. En les traitant avec dédain, on peut perdre la trace d’une découverte. »

Alexandre Von Humboldt.

 

 

Le Musée des Croyances Populaires collecte, recherche, sauvegarde, illustre et fait découvrir la littérature orale du Velay en particulier, et celle du monde rural en général.

Ce qu’on peut y voir a été collecté en Haute-Loire et plus particulièrement au sein du très vénérable territoire du Velay.

Certaines des histoires qui y sont racontées sont propres au Velay, on en retrouve certaines aussi ailleurs, et d’autres enfin semblent universelles.

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Les innombrables heures de travail nécessaires à la création d’un musée sont un grand défi.

Un musée n’est pas un cabinet de curiosités, il se doit d’être tout à fait unique et aborder un seul thème, mais de façon claire, ludique et approfondie. Il faut tout mettre en œuvre pour tenter d’exciter l’imagination des visiteurs et essayer de les transporter vers un ailleurs.

 

Créer petit à petit ce musée, c’est fusionner tout ce que j’aime produire: illustrations, lettrages, modelages, littérature, musique, objets, Histoire, sculptures et fantasmagories.

Je fais mon possible pour naviguer très loin de l’art commercial et de l’étude sociologique ennuyeuse.

Mes productions ne partiront jamais dans des délires philosophiques ou intellectuels autour de l’art.

J’aime ce qui est sensé et simple à comprendre.

 

La création d’un musée est la meilleure chose que j’ai jamais entreprise. Cela a donné un vrai sens à ma vie: construire quelque chose honnêtement et sincèrement. Peu importe les moments de doute, les moments de fatigue, il faut toujours continuer.

Construire un musée, une maison, une famille ou n’importe quoi de positif est un chemin que tout le monde devrait emprunter, c’est celui de la liberté.

 

J’essaye toujours de créer ce qui pourra provoquer en moi de l’amusement à long terme, et j’ai voulu m’arrêter quelques temps plus en profondeur sur un seul et même sujet, sur cette culture populaire paysanne qui est une source inépuisable d’histoires oniriques et cauchemardesques.

 

L’éventail de mes goûts est large, entre l’illustration, le cinéma, la sculpture, la bande dessinée, le monde des figurines, la Science Fiction, la peinture, l’étude de l’Histoire… Je dois sans doute être parfois influencé par le travail d’autres artistes sans m’en rendre compte. Ce qui me fait plaisir, ce sont les gens qui restent longtemps au musée, cherchent les détails dans mon travail et trouvent que j’ai un style particulier, alors que finalement, je ne fais rien d’autre qu’enluminer tant bien que mal la culture populaire ancestrale.

 

Les images et les dioramas que je produis proviennent d’une vie de curiosités recueillies à travers l’imaginaire du monde rural. Par exemple certains de mes personnages ont longtemps vécus dans ma tête avant de prendre vie.

Evidemment, pour raconter tout ça, je dois souvent représenter des personnes âgées. Je suis fasciné par le corps humain et ses imperfections, comment il fonctionne (ou pas), son impossibilité de fonctionner plus de cent ans, mais aussi par l’habitude de cette mortalité et la crainte omniprésente de la fin.

 

Le corps et surtout le visage sont fondamentaux dans l’ensemble de la réflexion que j’essaie de développer: ce sont de vieilles histoires racontées par de vieilles personnes. Ces histoires, comme ces personnes, sont au bord de la disparition.

Nous éprouvons des émotions à travers notre corps, nous communiquons avec lui, jusqu’à son inévitable déclin.

C’est quelque chose que nous partageons tous… peu importe notre âge, notre religion, notre sexualité, notre poids, notre métier, nos origines. C’est quelque chose par laquelle nous sommes tous obligés de passer pour communiquer. Notre corps est le philtre nécessaire pour exister et raconter des histoires.

 

Le discours de certains artistes, galeristes, commissaires d’exposition… est exaspérant. Cette engeance produit le résonnement inverse de ce que l’art doit susciter dans nos vies: chercher et tenter de trouver une vision.

L’argent est leur seule préoccupation. Les artistes ont la responsabilité de repousser ceci de toutes leurs forces.

Le but est construire, l’argent n’est qu’un moyen parmi beaucoup d’autres pour y parvenir.

 

A la fin du siècle dernier j’ai commencé à créer des figurines destinées à être prises en photo pour illustrer des pochettes de disques. L’Agence de Musiques Traditionnelles en Auvergne m’avait commandé toute une exposition de ces figurines qui s’appelait « Les Musiques du Paysage ».

Cette exposition a très bien marché, et j’ai donc décidé de créer ma propre collection et de la proposer au public… mais quoi raconter? Je ne faisais aucun lien dans ma tête entre mon amour des histoires racontées par les anciens et mon travail plastique. Parfois les connections les plus simples mettent du temps à se faire dans le mystérieux cerveau humain…

 

J’ai souhaité varier les supports afin de susciter l’intérêt chez un maximum de visiteurs.

Depuis que j’ai réalisé ces tableaux en plus des figurines, les visites durent plus longtemps.

Je craignais un risque de lassitude provoqué par la même forme, la même façon de représenter ces histoires tout au long du musée.

Je cherche donc toujours de nouveaux supports: sons, animations, conférences, visites guidées, publications… et tout d’un coup, j’ai pensé à ce qui aurait dû être évident depuis le début, à ce qui était clair, plus facile à réaliser et sans doute aussi intéressant … Des photos de lieux mythologiques du Velay comme « la Chaise du Diable », certaines grottes mystérieuses et autres fontaines guérissantes… Cela ancrerait dans une réalité plus tangible toutes ces croyances, et le visiteur pourrait même par la suite s’y déplacer.

Encore une fois, c’était tellement évident que ça a mis longtemps à me venir à l’esprit.

J’espère pouvoir bientôt mettre ce projet en œuvre.

 

Comment ce travail est-il perçu?

Apparemment très différemment suivant les personnes. Certains vont tout d’abord s’intéresser au fond: « Et vous, vous y croyez, ou pas? », et d’autres à la forme: « Vous mettez combien de temps pour faire ça? ».

Certains parfois pensent que je vis entouré de monstres et ne peuvent pas imaginer qu’il m’arrive de sortir du musée.

Certains parfois pensent que j’encense ces croyances… et d’autres, heureusement plus rares, que je m’en moque.

C’est bien entendu ni l’un ni l’autre, la devise du musée étant: « l’important n’est pas d’y croire, mais de raconter ».

Je fini toujours par me dire: « Peu importe. Je ne fais pas ça d’abord pour moi, mais pour les autres. Ils prennent ce qu’ils veulent, même si c’est tout simplement venir passer un bon moment. »

 

Est-ce un musée qui parle d’Histoire ou de Science-fiction?

Est-ce qu’on y entrevoit la réalité de la vie des générations précédentes au travers de l’expression de leurs sentiments, ou est-on dans le pur domaine du fantastique, de la fantasmagorie?

Peut-être est-ce tout cela à la fois.

Chaque individu voit ce travail comme il veut, comme il en a envie, ou selon son état d’esprit du moment.

 

De toute façon, pourquoi séparer les domaines?

A quoi sert l’Histoire?

-A raconter et décrire un monde, une époque, une civilisation qui n’existe plus, afin de pouvoir faire des comparaisons avec notre monde actuel et mieux comprendre ce dernier.

A quoi sert la Science-Fiction?

-A raconter et décrire un monde, une époque, une civilisation qui n’existe pas, afin de pouvoir faire des comparaisons avec notre monde actuel et mieux comprendre ce dernier.

 

Ces deux domaines d’apparence si éloignés, si antithétiques, ont exactement le même but.

Les historiens rétorquent: « Oui, mais l’Histoire, ça a existé! »

Et alors? Qui a déjà discuté avec quelqu’un du Moyen Âge?

Quand cela n’existe plus, par définition cela n’existe pas.

Puisque la fonction de ces deux domaines est finalement la même, autant les lier au sein d’un même musée afin que chacun y picore ce qu’il désire.

 

« L’Histoire est du vrai qui se déforme, la légende du faux qui s’incarne. »

Jean Cocteau.

 

On peut aussi tout autant apprécier ou aimer un seul de ces deux domaines, simplement par ce que chacun à sa façon permet l’évasion vers un ailleurs.

Certains visiteurs font des réflexions ou laissent des mots sur le livre d’or comme: « Merci, j’ai cru être revenu soixante ans en arrière, sur les genoux de mon grand père. », « J’ai compris, c’est un musée qui dénonce la bêtise des gens. » ou au contraire: « Ha, ils en savaient plus que nous, les vieux! », mais aussi: « Nous nageons dans la gnose. » et encore: « C’est très joli vos santons et vos gravures, mais moi, vous savez, j’y crois pas trop à tout ça. »…

 

Chacun y trouve quelque chose, parfois le contraire de ce qu’a trouvé le visiteur de la veille, et c’est très bien comme ça. Chacun est libre de voir et de croire ce qu’il veut, tant qu’il n’ennuie pas les autres, tant qu’il ne leur impose pas sa pensée et ses propres croyances.

 

 

 

 

  • Valeur de la mémoire.

 

 

« J’ai entendu des milliers de plaisanteries sur les anciens qui voyaient des esprits partout. Il semble que nous sommes beaucoup plus sots, nous qui n’en voyons plus nulle part. »

Joseph de Maistre.

 

Je suis né en 1971 et la civilisation paysanne millénaire que j’ai entrevu pendant mon enfance a disparu aujourd’hui. Elle semble aussi lointaine et étrange que les civilisations antiques pour les nouvelles générations.

 

Je raconte donc dans le Musée des Croyances Populaires les histoires d’autres personnes, de gens qui ont vécu avant nous.

J’essaye de m’imprégner de ces personnes, de les comprendre au plus près pour tenter de donner de l’émotion à l’ensemble.

J’ai envie que cette émotion ne soit pas liée à ma manière de faire et de voir les choses. Je voulais que cela sorte de ces gens, que ce soit vrai, et de leur époque.

 

Au début de ce travail, j’étais tenaillé par deux peurs:

-Comprendre une histoire ou une superstition de travers, et en toute bonne foi, la transformer, la déformer. C’est pour cela que toute ma production est toujours vérifiée à plusieurs reprises par plusieurs personnes.

-Je craignais surtout que mes représentations sculptées ou peintes ne correspondent pas aux images que les anciens avaient en tête en racontant tout ça. J’ai donc montré mes travaux à ces gens âgés, sans les titres ni les textes. Ils reconnaissaient d’un coup le Drac, la Dame Blanche, le loup-garou, etc. Cela m’a beaucoup rassuré et permit de continuer.

Je pouvais donc montrer mon travail au public.

 

Il faut être le plus honnête et le plus intègre possible.

Je ne veux pas exposer ou raconter n’importe quoi. C’est pour cela que j’ai besoin d’être entouré par ceux qui connaissent et comprennent encore cette étrange et fascinante littérature orale.

 

Nous sommes à la toute fin d’une civilisation. Les cultures classiques et les mœurs ancestrales s’érodent et se disputent aux ordinateurs… On ne demande plus conseil aux anciens, mais aux enfants. L’exemple le plus flagrant est notre méconnaissance des nouvelles technologies si naturelles pour les jeunes générations.

Je ne dis pas que c’est bien ou que c’est mal, c’est juste comme ça.

 

Les siècles d’imaginaire rural, l’art populaire en général et mon amour de la peinture médiévale m’influencent consciemment et inconsciemment pour créer ces illustrations.

Cependant, je tente de retravailler ces formes pour oublier d’où elles sont issues. On vit dans un monde tellement saturé d’images, que c’est très dur de ne pas être « pollué » par celles des autres.

 

« Chaque culture a emprunté aux autres toutes sortes de dieux et d’icônes afin de les rendre accessibles à son propre peuple, pour installer de nouvelles formes de cultures et de religions. Le christianisme a récupéré nombre de coutumes ou croyances païennes par soucis d’assimilation. Les romains ont emprunté aux grecs leurs dieux dont ils ont juste changé les noms. J’aime penser que je fais quelque chose de semblable, mais en excluant le commentaire religieux. »

Kris Kuksi.

 

N’ayant pas accès aux explications rationnelles, logiques ou scientifiques, nos ancêtres inventaient des explications magiques.

Ils pensaient généralement que les maladies et les malheurs étaient des punitions.

Ils recherchaient dans la nature ce qui ressemblait au mal qu’ils éprouvaient pour s’en servir de soins.

C’est ce qu’on appelle les « médecines par signatures ».

On pensait que le divin avait signé la nature pour indiquer les éléments curatifs. Par exemple, quelqu’un de migraineux, enrhumé, courbatu, va chercher dans la nature ce qui correspond à ce mal et il va trouver le saule pleureur tout triste qui semble souffrir de la même façon. Il va faire une tisane avec  son écorce et s’en trouvera soulagé.

Outre l’effet psychologique, le saule pleureur secrète un acide léger: l’acide acétylsalicylique, autrement dit, de l’aspirine.

On se rend compte que malgré l’explication fantaisiste, le résultat est tout de même probant. Ceci rassure quant à l’efficacité de la thérapie, mais on perd malheureusement beaucoup de poésie.

 

Tout y est dans les récits des anciens: cœur, légitimité, « vérités », spontanéité, savoirs, respect d’une histoire, volonté de reconnaitre ses ainés.

Ces histoires sont incroyablement anciennes et pourtant les sentiments qui les animent sont tellement modernes. Elles associent la tragédie à la drôlerie, la souffrance à la dérision. Elles sont censées faire peur, mais rien n’y est vraiment sérieux.

 

Je laisse tout simplement ces histoires faire leur travail dans la tête des gens. Elles ne parlent pas du mal, mais jouent juste avec.

Dans l’esprit vellave, rien n’est jamais tout à fait sérieux. D’ailleurs, on ne dit pas de quelqu’un qu’il est médecin, gendarme ou paysan, mais qu’il fait le médecin, le gendarme ou le paysan.

Rien ne semble très grave ou vraiment important. Cela me fait penser au petit garçon qui fait rire les autres pour cacher ses problèmes et éviter qu’on lui pose des questions.

Le paysan du Velay cachait sa misère, la dureté de la vie à la montagne et parfois son mal-être dans le dérisoire, la rigolade: « Ça vous fait peur?… moi, ça me fait rire! »

 

Ces histoires étaient racontées lors de veillades au sein de la famille et des voisins. La relation familiale est une chose très complexe. C’est une relation intime qui exige que les membres s’aiment… et justement pour cette raison, ils peuvent se faire mal beaucoup plus profondément aussi. Le déroulement de ces veillades était très codifié, chacun tenait sa place et on y racontait toutes sortes d’horreur devant les enfants: souvent des médisances, parfois des discours racistes , mais aussi de belles chansons et de puissants contes fantastiques.

 

On doit écouter le rythme, attraper au vol l’incroyable récit qui passe, capturer son image et ensuite lui rendre la liberté par le regard de l’autre qui le découvre à son tour.

La culture ancestrale foisonne de démons dans tous les sens du terme. Mais pour peu que l’on trempe dedans, elle revient toujours dans le giron de la communauté des sentiments humains… Les histoires terrifiantes libèrent des émotions et des pensées subconscientes.

 

Pourquoi ces histoires qui font peur ou qui sont censées faire peur me fascinent elles autant?

En fait, plus j’y réfléchi et moins je le sais. Ce qui est sûr, c’est que je me sens plus proche de l’invisible, de l’inaperçu.

La réalité n’est pas toujours flatteuse ou belle. Nous vivons dans un monde qui encense la perfection, les idéaux, la mode et ses tendances. C’est superficiel et ennuyeux.

 

« Nous devons tous être suffisamment ouverts à nous-mêmes et à nos vérités sacrées. Il s’agit d’écouter, de voir et de penser, mais surtout de respecter la liberté de chacun et d’entendre que la vérité n’est pas absolue. Cela ne peut que nous rendre meilleurs et capables de vivre en harmonie les uns avec les autres. »

Santiago Caruso.

 

Tout se répète dans notre monde, les peurs et les espoirs sont les mêmes tout le temps et partout.

L’univers des contes est fascinant, riche et étrange. Ces histoires incroyables sont de profondes fondations pour une création ouverte sur le monde.

Les anciens qui ont été collectés et enregistrés ont changé ma vision du monde. Je me suis mis à réfléchir et à remettre en question beaucoup de choses que je tenais pour acquises.

Je suis particulièrement attentif aux gens qui m’entourent ou que je rencontre, et je les laisse m’imprégner.

Les gens et leurs histoires, c’est de là que viennent les plus importantes de mes influences.

 

D’un autre côté, travailler mes propres peurs et pas seulement celles des anciens, est aussi un moteur. J’ai besoin de raconter ce que je raconte.

La mort reste la peur principale de l’être humain, celle des autres comme la sienne. Je pense souvent à ceux et celles qui ne sont plus là.

En fait, la mort est quotidienne, si on veut vivre, il faut y inclure la mort. Savoir que l’ombre est là permet de profiter de la lumière et de l’aimer.

 

J’ai besoin de boucler l’image avec le trait et la peinture, la technique me rassure. Le geste familier balise mes frontières.

J’adore décrire cette culture minoritaire quasiment disparue, mystique, parfois primitive, aux histoires tendres et cruelles, à la pauvreté digne et à l’exubérance festive de ceux pour qui rien n’est vraiment grave.

 

L’art médiéval, les primitifs flamands, l’enluminure me fascinent depuis toujours. J’ai peut-être tout simplement essayé de les imiter pendant plus de vingt cinq ans sans m’en rendre tout à fait compte. J’aime leur sens du détail, où chaque plan d’une scène est un focus. J’aime le traitement des personnages avec leurs exagérations, leurs approximations proportionnelles qui donnent un côté surréaliste à l’ensemble. Aujourd’hui, je sais que je ne me débarrasserai jamais de cette influence très présente dans mon travail.

J’ai aussi beaucoup de tendresse pour les ex-voto.

En remerciement de vœux exaucés, l’ex-voto est un geste aussi vieux que l’histoire du monde, une expression primitive de la culture populaire, illustrant le récit d’un « miracle » qu’un texte surligne avec cœur et maladresse.

Ces peintures parfois drôles et souvent émouvantes jouxtent la peinture naïve et les meilleures créations de l’Art Brut.

 

Je préfère de très loin produire des images qui racontent un monde qui s’éteint, plutôt que de raconter uniquement le passé.

Ces images sont surtout importantes si elles racontent des faits mystérieux.

Les secrets ont des explications, les mystères, eux, n’en ont pas.

C’est pour ça que je préfère les mystères, ils offrent des possibilités à l’infini.

Si on résout un mystère, que nous reste t-il? Seulement un secret, c’est tellement banal.

 

« Il n’y a pas une vérité, mais cent possibilités. »

Pablo Picasso.

 

 

 

 

  • Agitateur compulsif de pinceaux.

 

Je n’aime pas le sentiment qu’il puisse exister des élitismes, une hiérarchie, des règles, un code.

J’espère que le Musée des Croyances Populaires est fait, pensé, réalisé et expliqué pour tous.

 

Mon métier est passionnant, très amusant et très varié: interroger et discuter avec des personnes âgées, sculpter et peindre tranquillement tout seul, recevoir les visiteurs au musée, animer des ateliers d’arts plastiques et d’écriture dans les écoles, illustrer des livres, donner des conférences, imaginer et organiser des animations… Mais ce métier qu’on ne saurait définir par un nom n’est en rien différent de n’importe quel métier fait avec passion.

 

Un jour, un visiteur un peu timide me faisait de grands compliments sur mon travail, me disant que lui-même serait absolument incapable de réaliser « une affaire comme ça ». Je lui ai demandé ce qu’il faisait dans la vie. Il me répondit en haussant les épaules et en baissant les yeux; « Boucher-charcutier! »

Je lui dit alors: « Donnez moi une vache et un couteau, et vous allez voir le chantier! »

Un grand sourire illumina son visage.

Tous les savoir-faire sont importants. Chaque personne sur terre est importante et différente des autres.

C’est aussi et surtout le principal message véhiculé par le musée: tous les gens sont égaux et différents en même temps.

 

Je fais de mon mieux pour produire les images les moins inintéressantes possibles. J’y met tout mon cœur… et j’aimerai dans mes rêves les plus fous que mes productions passent l’épreuve du temps, à la fois pour garder un peu de l’ancienne mémoire de mon pays, mais aussi pour laisser quelque chose de moi après ma disparition.

 

Toute mon attention est dirigée vers mes projets. ce n’est ni une passion, ni un métier, c’est ma vie.

Je préfère garder le nez sur mon travail plutôt que de parler politique ou m’occuper des affaires des autres.

 

Je travaille tout le temps. Tout peut aller mal à côté, ce n’est pas grave si j’ai un pinceau dans la main, et si j’ai fait suffisamment de sculptures et de peintures dans la semaine pour aller bien.

J’en ai besoin, il faut qu’au moins là, la vie soit dense et que ça avance. Produire sans cesse me maintient en bonne santé.

 

J’essaie d’éviter la répétition, de ne pas user d’un système, d’une formule qui a marché une fois et serait donc efficace tout le temps. Il faut se méfier du confort du même geste.

 

Au fond de moi, j’ai l’impression d’avoir toujours été l’artiste que je suis aujourd’hui. Attention, il y a de bons et de mauvais artistes, être artiste n’est pas être mieux que les autres, et il n’y a rien d’extraordinaire à être artiste.

 

« Je veux relier l’ancien monde et montrer sa « modernité », et cela sur deux plans: à la fois ce qu’il impose comme image, mais aussi ce qu’il nous fait entendre comme discours. »

                                                                                                Kris Kuksi.

 

L’idée d’attendre l’inspiration me rendrait fou. Il faut travailler tout le temps, avoir un pinceau en permanence à la main. Un peintre qui ne peint pas en moyenne huit heures par jour n’est pas un peintre. Tant pis si ce qu’on fait n’est pas toujours bon. On le jette, c’est tout, et ça sert d’expérience pour toujours continuer.

 

Je suis extrêmement calme quand je peins. Je suis complétement accro à la pratique de la peinture, et ça me sert en même temps de méditation. Il y a un vrai décalage entre ma tête et mes mains. Je ne pense jamais à ce que je suis en train de peindre… mais à ce que je peindrai ou sculpterai plus tard. Le geste me permet aussi d’être songeur, d’expulser mes sentiments.

 

« J’ai toujours suivi la ligne de conduite de ma sensation, bonne ou mauvaise, mais c’était la mienne, pas celle des autres. »

Dina Vierny.

 

Travailler sur le même sujet pendant des années exige du courage et de la constance.Il y a des moments ou c’est trop, je m’évade momentanément vers autre chose, mais je reviens toujours très vite à la création de ce musée.

 

J’y développe une série d’images illustrant une culture ancestrale pleine de terreurs et de rires.

J’accentue un peu le côté populaire et faussement naïf de mon travail afin de coller aux histoires racontées, en dépit de ce que les stéréotypes artistiques prétendent imposer.

 

J’aime de nombreuses formes d’art et de littératures, il n’existe pas d’absolu en matière d’art malgré ce que certains peuvent prétendre…

 

Je passe le plus clair de mon temps à imaginer les choses.

La création est quelque chose d’énormément important pour moi, je m’accroche désespérément à elle. Elle doit toujours être là pour m’aider à vivre et à me tenir la tête hors de l’eau.

J’aime avoir deux choses à faire en même temps, et passer sans cesse de l’une à l’autre.

 

Au cours de mon enfance, j’ai reçu une éducation catholique. Aujourd’hui, les réminiscences de cette période sont un souvenir frappant de la représentation des martyres, par ce mélange d’érotisme charnel et de violence sanglante. J’ai très vite compris qu’on peut éprouver plusieurs sentiments simultanément.

Quand j’essaie de regarder mon travail avec recul, je pense que je ne propose aucune image qui comporte des éléments vraiment perturbateurs ou traumatisants. Je crois qu’avoir envie de choquer juste pour choquer est une faiblesse inutile, l’aveu qu’on a finalement rien à raconter.

 

On peut donc rire et avoir peur en même temps, comme on peut être attiré et dégouté par la même chose.

C’est comme un vieux fromage ou un bon film d’horreur: c’est horrible, mais on ne peut pas s’empêcher d’y goûter.

 

Les enfants ont besoin et envie d’avoir peur, consciemment ou inconsciemment. Ils ont besoin d’apprendre la peur, sinon, comment conduiraient-ils une voiture plus tard? Ce serait une hécatombe. La peur préserve, la peur protège…

Et de toute façon, les enfants qui visitent le musée trouvent que ça fait beaucoup moins peur que la télévision.

 

Je ressens un attachement particulier pour le « Faites-le vous-même! » et pour ces récits transpirant d’obscurantisme.

J’aime donner forme à des choses sombres et grotesques, mais j’aime aussi les arbres, les ciels changeants et la végétation stylisée.

J’essaye de faire deviner un équilibre spécifique derrière l’accumulation d’images et de détails.

 

Bien sûr, rien n’est complètement prévu à l’avance. J’aime juste avoir un pinceau à la main et une histoire à raconter. Ça vient souvent comme ça vient… je ne peux pas être plus honnête.

Je pose des éléments, je laisse aller, la composition se détermine d’elle-même. Je couvre certaines surfaces de motifs répétitifs ou de végétations ordonnées comme dans une enluminure…Sans y réfléchir, en pensant à autre chose. C’est un peu le même principe que l’écriture automatique.

 

« L’honnêteté en peinture, c’est suivre uniquement mes envies. C’est une valeur simple qui peut être complexe à appliquer. »

Alëxone Dizac.

 

Je réalise régulièrement des « caricatures » de gens que je vois passer dans la rue, jouer à la pétanque, boire un coup au bistrot… J’en rempli des petits carnets qui deviennent des « catalogues » dans lesquels puiser de nouvelles « trognes » lorsque je veux sculpter ou peindre de nouveaux personnages.

 

« Prenons les choses dans l’ordre, il n’y a pas d’ordre. Je passe facilement d’un dessin à l’autre, ça évite l’ennui. »

Killofer.

 

On peut vouloir casser l’art en le réduisant à de simples catégories.

Refuser d’entrer dans une case, peut importe le « niveau » de notre production, vouloir marquer sa différence choisie ou non, permet d’exister en dehors du moule standard, et de créer en toute liberté, sans jugement moral.

 

« L’œuvre d’art est en rupture avec le contrat social. Elle n’est pas le bien public, ni le regard commun. »

Thierry Hermann.

 

 

 

Question tabou: L’Art est-il drôle?

Il est parfois difficile d’être complètement pris au sérieux par certains en réalisant des figurines et des illustrations  alors qu’on tente de les rendre souvent amusantes.

Il faut bien faire comprendre aux visiteurs que je prends très au sérieux ce que je fais sans me prendre au sérieux moi-même.

Je pense que c’est un équilibre qui me va bien.

 

J’aime peindre les visages.

Les visages sont ce qu’il y a de plus approprié pour créer des images expressives.

Le visage est perpétuellement soumis au changement et devient ainsi un immense réservoir d’expressions.

J’espère ne pas ressembler à mes personnages (je ne me soucis pas de leur donner bonne mine) mais pourtant je me sens proche d’eux. Ils ont tendance à véhiculer quelque chose de familier.

Le personnage, la représentation de l’humain, de mon semblable, est centrale. Il devient un narrateur graphique.

 

Les couleurs viennent de façon spontanée, instinctive.

La couleur met en valeur, rend l’image lisible, dégage les plans. Jouer avec les couleurs est un plaisir. Il n’existe pas de couleurs laides, la couleur réagit avec son environnement.

Une fois qu’une image est peinte, elle est plus « pour les autres » que « de moi ».

 

La nature a horreur du vide, elle déteste aussi l’ordre, la régularité. Elle déborde de vie sans se soucier d’esthétique.

J’aime montrer les « exclus », ceux qui sont considérés comme « laids » par les canons de beauté en vigueur dans les entreprises de cosmétique. Le défi est de trouver la beauté chez ces « êtres ».

Cet élément central est au cœur du sujet, et j’espère qu’il donne du maintien à l’ensemble.

 

 

 

 

  • Le cœur veut dominer la tête.

 

Tout est effrayant, la mort, la vie, et plein de choses entre les deux.

 

Mon enfance était plutôt solitaire, mais j’ai eu la chance d’avoir des parents extraordinaires. Je pense à eux avec toujours beaucoup de tendresse. J’ai grandi avec ma sœur dans un tout petit village de montagne, au pied du Mont Mezenc. J’étais seul presque tout le temps et j’adorais cela.

Je m’enfermais dans ma chambre pour écrire des histoires, les illustrer, imaginer des bandes dessinées, et surtout pas pour faire mes devoirs. J’ai toujours eu du mal à supporter le travail imposé par les autres.

Aujourd’hui, les moments où je me retrouve seul pour peindre ou sculpter sans avoir à surveiller l’heure et sans que le téléphone sonne, sont des moments bénis.

 

J’allais parfois dehors, dans la forêt. Quand on me demande si je préfère la mer ou la montagne, je réponds la forêt. Les bois étaient des lieux propices aux cueillettes, non pas de baies ou de champignons, mais de brindilles, de racines, de lichens… pour créer des dioramas, des décors miniatures pour mes petites figurines antiques ou médiévales. Je me suis mis très tôt à récupérer toutes sortes de matériaux pouvant servir à de futures créations.

Finalement, je n’ai jamais appris à faire autre chose qu’ écrire, dessiner, peindre et sculpter.

 

Enfant, je n’ai pas eu accès à d’autres formes d’art que la bande dessinée. Plus tard, Daniel Clowes, Jacques Tardi, Robert Crumb, Julie doucet, Blutch, David B et Frank Miller entre autres m’ont ouvert les yeux sur les possibilités infinies qu’offre la B.D.

Se tenir fermement au récit en alliant textes et dessins permet tout.

 

Je n’ai jamais essayé de trouver un public en tant que plasticien, je préfère raconter.

 

J’ai donc toujours su que je ne serai jamais comptable, médecin ou footballeur, car j’ai toujours eu tendance à la solitude et à l’introspection. C’est aussi renoncer a être tout à fait comme les autres, mais ça m’est égal.

 

Avec les années, j’ai évolué et mon travail a suivi, mais je ne l’ai jamais identifié de façon restrictive à la « culture » et aux codes de l’illustration. Étant autodidacte, toute cette évolution passe par des tests empiriques. Le temps et les erreurs me permettent d’affiner quelque peu mes techniques.

 

Je suis libre car je ne réponds à aucune commande. Je ne planifie aucune représentation, je ne fais aucun croquis préalable, aucun plan d’ensemble de la composition du tableau à naître. Les images viennent d’elles même.

 

« Il est difficile de parler de ce que je fais. Je le fais. Ainsi je ne dois pas en parler. »

                                                                                             Charles Schulz.

 

Les êtres humains sont fait de deux parties aussi importantes l’une que l’autre: le corps et l’esprit.

Il faut nourrir les deux. Si nous ne nourrissons que le corps, nous ne valons pas mieux que des végétaux, ou dans le meilleur des cas à des animaux d’élevage.

 

Le chemin habituel est d’utiliser l’enseignement classique pour ensuite s’en défaire. En ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment écouté ce qu’on tentait de m’enseigner.

Je n’ai pas réellement suivi un enseignement artistique formel, j’ai toujours eu du mal avec l’école.

Je dessine tout simplement depuis toujours.

La plupart des enfants cessent d’avoir besoin et envie de dessiner dés qu’ ils croient maîtriser la lecture et l’écriture. Ils remplacent simplement un mode d’expression par un autre, alors qu’il n’y a aucun secret: si on veut que le crayon et le pinceau donnent vie à une image que l’on a dans la tête, il faut juste ne jamais cesser de pratiquer.

 

 

Enfant, je ne supportais pas l’école.

Je me rends compte aujourd’hui que j’ai passé mon adolescence en déprime permanente à cause de cette école qui cherchait à m’inculquer des choses que je croyais insignifiantes pour quelqu’un qui comptait passer sa vie à rêver et à créer. J’estimais les maths et la science trop terre à terre, sans imagination possible.

Je m’y ennuyais vraiment. J’avais tellement de livres à lire et tellement d’histoires à dessiner que subir cet enseignement me prenait du temps sur mon « vrai travail ».

J’avais énormément de mal à comprendre qu’on nous fasse faire des choses étranges comme des électrolyses (de toute ma vie, je n’ai par la suite jamais fait d’électrolyse chez moi…), et je me disais: Quelle perte de temps!

Je comprends aujourd’hui avec le recul, que l’école m’a « appris à apprendre », à vivre avec les autres et à « fonctionner » en société…alors que j’avais l’impression que cela me faisait surtout perdre du temps: pendant qu’on m’infligeait ça, je ne pouvais ni peindre, ni écrire.

 

J’étais tout le temps dans une bulle, à lire, à dessiner… et malgré tout très curieux du monde.

De nombreux artistes m’ont touché, mais je suis toujours resté solitaire. Je n’ai jamais été punk ou gothique ou quoi que ce soit. J’ai souvent l’impression de penser de la même façon que lorsque j’étais petit.

Tout m’intéresse, j’aime les gens et leurs histoires. La vie est trop courte pour ne pas aimer les autres.

 

J’ai toujours adoré fréquenter les musées et les bibliothèques, voir de la beauté, apprendre des choses sur l’Histoire, sur les autres cultures. Cela a beaucoup nourri ma façon de travailler.

Tout comme celui d’écrivain, le travail de plasticien est très dur, car c’est un travail complètement et entièrement solitaire, à la différence de celui de comédien ou de musicien qui est plus chanceux par bien des abords du fait que c’est un travail de groupe, d’équipe.

 

Pendant plus de trente ans, ma vie à été résolument tournée vers la bande dessinée. Je me suis enfin rendu compte que je n’étais pas fait pour exercer cet art, mais juste pour l’aimer passionnément.

J’ai besoin de variétés, de chaos, il faut que ça parte dans tous les sens: rechercher, collecter, créer des événements, peindre, enseigner, sculpter, écrire, recevoir les visiteurs au musée, organiser des conférences… plutôt que de faire régulièrement les mêmes gestes à ma table de travail.

 

Je cherche une vérité, une vérité à propos des sentiments et des émotions des individus et des groupes.

Je n’aime pas l’idée d’avoir le pouvoir de créer des scandales, d’être irrévérencieux, c’est pervers, souvent ridicule et toujours inutile.

Je préfère vivre à côté des autres, tenter de les comprendre, les aimer, plutôt que d’essayer de choquer.

Ma grand-mère disait: « Le secret pour être heureux dans la vie, c’est de faire le bien sans rien attendre en échange. »

C’est vrai qu’en pensant comme ça, il arrive parfois qu’on se fasse avoir par des idiots qui en profitent… tant pis pour eux.

Il ne faut pas pour autant penser à vouloir faire plaisir au public à tout prix, c’est tout aussi pervers et de toute façon, ça ne marche pas.

 

Je n’analyse pas mon travail, je préfère le définir. « Accumulateur » plutôt que collectionneur de livres, de films et de bandes dessinées, de figurines… Je sais juste que mon iconographie est le résultat d’une somme de fascinations, conscientes ou non.

 

Ma peinture est beaucoup plus spontanée que naïve. Quand je peins, je suis comme un enfant qui joue à l’état pur. Il ne se fait pas de soucis, aucun mur ne le retient. Cet endroit-là est merveilleux. Je le perds parfois, mais quand je peins, il est là. J’essaye de préserver cette part d’enfant au fond de moi, je n’oublie pas le petit garçon que j’étais.

La création amène à être vrai avec soi-même, alors quand on retrouve un peu de cet enfant en soi, on rigole bien… et malgré le temps qui passe, on reste toujours un apprenti-artiste.

 

Le chaos est un moteur, j’aime le hasard, le mouvement, la création, le changement…

En dehors de ce travail pour le musée, j’ai besoin de me laisser aller à peindre ou à sculpter complètement autre chose, mon monde vraiment à moi, un monde qui se partage moins, un monde qui m’appartient et qui n’existe pas, un monde que personne d’autre n’est censé connaitre ou tout à fait comprendre.

Chacun devrait pouvoir laisser s’exprimer son monde à lui, donner vie à ses pensées, ses rêves, tout irait mieux.

 

« La peinture, c’est comme la nourriture. Ce qui est beau à l’œil est bon pour le ventre. »

                                                                                                            Titine Leu.

 

En tout cas, merci à tous ceux qui examinent mon travail, qui ne se contentent pas de seulement le regarder.

Mille mercis à tous ceux qui me posent des questions. Ils font que je m’en pose aussi et que mes productions évoluent, j’espère dans un bon sens.

 

 

5) L’universalisme déraciné.

 

« Notre peuple a perdu son histoire. J’ai essayé de lui en restituer un morceau, comme j’ai pu, avec ce que j’ai trouvé ça et là, avant que notre histoire ne soit réduite à néant. »

Jean Boudon.

 

Loups-garous, dames blanches, lutins, revenants… ces créatures n’ont pas d’existence réelle (j’espère).

Mais alors, d’où viennent toutes ces histoires? Quelle réalité a donné naissance à ces légendes dans toutes les civilisations du globe?

Peut-être que les méconnaissances scientifiques des anciens ou certaines maladies sont intervenues dans l’apparition de ces terribles êtres surnaturels.

Peut-être que nos peurs, nos espoirs, nos désirs de liberté et/ou de bestialité ont aussi joué un rôle dans la croyance en ces terrifiants personnages de la culture orale populaire mondiale.

On peut se douter que partout sur terre, un paysan a un jour retrouvé des fossiles d’os préhistoriques en retournant la terre… et sa communauté a imaginé les dragons car personne n’avait alors idée de l’existence des dinosaures.

On peut aussi penser que si on retrouve tout autour du globe des malédictions lancées par l’intermédiaire de poupées criblées d’épingles, c’est qu’il est bien plus facile de torturer un modèle réduit, une représentation de l’être haï, plutôt que s’en prendre directement à lui et risquer la confrontation, tout comme l’amoureux éconduit qui déchire en mille morceaux la photo de son ancien amour.

Des croyances et des superstitions universelles semblent naître ainsi, car nous partageons la même planète et les sentiments sont eux-mêmes universels.

 

Par contre, certaines peurs, certaines angoisses sont si profondes, si fortes, qu’on croit les voir se tenir devant nous.

Faut-il avoir peur des monstres ou de nous-mêmes?

 

Encore une fois, quand on ne pouvait pas expliquer un phénomène de façon scientifique, logique, rationnel, on inventait une explication magique.

C’est ce qui explique la croyance en des êtres fabuleux: le Drac responsable de tous les maux, le revenant qui n’est pas content de son sort et qui ne parvient pas à communiquer avec les vivants, le loup garou qui cherche vengeance, la Dame Blanche qui ne peut pas terminer son voyage… cela explique aussi les « médecines »: chercher ce qui ressemble au mal que l’on éprouve et s’en servir pour se soigner, comme les noix censées guérir les maux de tête grâce à leur ressemblance avec un cerveau, ou les fayots qui soigneraient les reins de la même façon.

 

Lorsque une peur irrationnelle s’empare de nous, on essai toujours de lui donner un nom, de lui mettre un visage, sans toujours savoir quelle est la part de réalité et d’imaginaire.

 

Depuis la nuit des temps, chaque civilisation, chaque culture a engendré d’étranges créatures surgies de l’esprit.

Ces légendes décrivant des créatures de cauchemars issues de peurs primitives ancrées en chacun de nous ne sont pas prêtes de s’éteindre.

 

Certaines des histoires racontées au Musée des Croyances Populaires font écho dans le monde entier.

Il n’existe pas de frontières quand on parle de culture.

Une passion régionaliste peut être moderne, universelle, tournée vers les autres. Les thèmes de cette passion semblent à la fois archaïques et éternels.

Aimer « son coin » n’empêche pas d’aimer tout autant « les coins » des autres.

C’est la valeur fondatrice mais sans nostalgie, de l’intimité avec un petit pays… et du souvenir universel du temps perdu.

 

« Je suis un citoyen du monde dans la nécessité de parler de ma communauté, des minorités, des oubliés. »

Fidia Falaschetti.

 

Ce petit pays du Velay est une composante de la culture occitane.

Être un activiste du droit et du devoir à la différence, et adhérer à l’universalisme déraciné fait-il disparaitre cette occitanité?

 

Région du Sud Ouest de l’Europe, l’Occitanie est un concept linguistique et culturel depuis le Moyen-Age.

Ce concept n’a jamais eu besoin d’entité politique, de frontières claires, d’administrations ou de faire la guerre aux autres pour exister et prospérer.

La culture occitane représente le second versant de la culture romane dans les actuelles nations de France, Espagne et Italie.

 

L’idée même d’Occitanie soulève l’opposition de ceux qui y voient une menace à l’identité nationale française.

L’Occitanie ne comprend pas cette réaction, car non seulement l’identité nationale est une question extrêmement dangereuse qui soulève d’incroyables tensions entre les habitants, et qu’en plus nous vivons actuellement une mondialisation qui sonne le glas des états-nations.

 

Malheureusement, malgré la conscience d’une culture commune, celle-ci passe de moins en moins par la langue.

 

Ce qu’il faut bien comprendre dans l’importance de ces cultures minoritaires millénaires qui existent encore dans la France actuelle, c’est qu’elles sont un exemple pour vivre ensemble, les uns avec les autres.

Tant qu’on fera croire aux immigrés et aux descendants d’immigrés que la France est un monobloc culturel, il n’y aura jamais aucune intégration possible.

Arriver dans un pays et se retrouver face à face avec une masse énorme de « monoculture », c’est tout simplement terrifiant et impossible à surmonter.

On remarque que l’enseignement des langues et des cultures régionales intéressent grandement les jeunes français « issus » d’une autre culture ou ayant la chance de vivre au sein de la famille une culture différente de la majorité nationale.

Ils se rendent compte qu’ici et là, on n’a pas toujours parlé français… et donc que c’est normal de parler aussi autre chose.

On peut avoir le droit de parler naturellement plusieurs langues.

 

Les cultures minoritaires existent depuis toujours, elles sont belles, elles peuvent vivre en harmonie les unes avec les autres, et nous devons lutter et échanger les uns avec les autres pour qu’il en soit toujours ainsi.

Une langue et une culture différente ne sont pas faites pour en remplacer une autre, mais pour en être complémentaire.

 

 

 

 

 

  • Le moteur paradoxal.

 

Mon enfance a été géniale, très rassurante et chaleureuse, presque trop, peut-être.

 

À l’adolescence, j’étais très solitaire et j’avais besoin de l’être.

J’étais plongé en quasi permanence dans les œuvres de Mickael Moorcock avant tout, mais aussi de Howard Philip Lovecraft ou encore d’Isaac Asimov, de Robert E. Howard, etc.

J’ai vécu le parcours classique d’une sorte de « proto-geek » découvrant dans un grand choc merveilleux le film « Conan le barbare », il s’en suivi une immersion totale dans le monde de « Donjons et Dragons », puis bonheur suprême vint « Stormbringer » adapté de la célèbre saga d’Elric, pour en revenir (encore et toujours) à Moorcock.

Tout ça était pour moi une illustration, un développement de mon amour des mythologies puis de la Science-fiction, cette dernière étant à tous les égards la mythologie moderne.

 

A l’époque, nous étions très peu nombreux à aimer ça, à le comprendre, à l’aimer, à le vivre, voire tout simplement à le connaitre.

J’étais un de ces quatre ou cinq adolescents à lunettes qui faisaient des jeux de rôle, perdus seuls au milieu de la grande salle d’étude pendant que les autres étaient en recréation. Nous vivions au travers de ces mondes imaginaires en comprenant qu’ils symbolisaient le nôtre.

Nous ne parlions ni sport, ni politique, je n’ai d’ailleurs de toute ma vie jamais regardé ou assisté à un match de quoi que se soit.

Nous étions un peu des exclus, des gens étranges aux yeux des autres, mais ils nous laissaient tranquilles.

 

Par contre, n’oublions pas qu’il y a autant de définitions du mot « geek », qu’il y a de geeks sur terre. Pour ma part par exemple, je suis loin d’être un dieu de l’informatique, je n’ai aucune attirance pour les histoires de Super-héros, et je ne pratique pas les jeux vidéo contrairement à la plupart des geeks.

 

Aujourd’hui, tout a changé, les jeux vidéo se vendent mieux que le cinéma.

Le chiffre d’affaire de la vente de produits culturels est sept fois supérieur à celui de l’industrie automobile.

Chaque année, les dix films qui marchent le mieux sont des films de geeks: Super-héros, adaptations de bandes dessinées, Heroïc-fantasy, Science-fiction…

Notre « sous-culture », notre « contre-culture » est devenue la culture des nouvelles générations.

Si on nous avait dit dans les années 80 que nous étions des sortes de pionniers, on ne l’aurait jamais cru.

 

La France, a eu le malheur de subir une certaine sorte de dictature dirigée par des pseudo-intellectuels journalistes qui se sont toujours battu contre cette nouvelle culture, considérant que ce qui est culturel peut uniquement venir du passé, et surtout pas du présent.

« Télérama » publiait des articles incendiaires à propos des mangas. Certains de leurs éditos traitaient de pédophiles les amateurs de dessins animés japonais. Ceci a grandement contribué à retarder de plus de 10 ans les passages en salle des films de Miyazaki.

Certains politiciens comme Ségolène Royal signaient des livres fustigeant notre culture.

Bernard Werber, connu pour sa trilogie des Fourmis, était journaliste scientifique au « Nouvel Observateur ». Quelques années avant que le « Seigneur des Anneaux » soit adapté au cinéma, il propose aux 120 journalistes de la rédaction un article sur l’œuvre de Tolkien, ce phénomène qui touche nos jeune (et moins jeunes) passionnés de littérature.

Un journaliste demande: C’est quoi le « Seigneur des Anneaux? » Bernard Werber rigole un peu avant de se rendre compte que dans la salle, personne ne sait. Aucun des 120 journalistes et grands reporters présents ne comprennent pas de quoi il parle.

Peu de temps s’est écoulé depuis, mais aujourd’hui, n’avoir ni lu ni même entendu parler de ce monument de la littérature du XXème siècle est considéré comme une hérésie culturelle.

 

Comme tous ceux qui désirent être acteur de la « contre-culture », c’est à dire de la culture de demain, comme cela s’est toujours passé, je ne me revendique pas vraiment comme un artiste à part entière. J’espère plutôt au contraire m’inscrire dans une volonté farouche de faire quelque chose de différent, de participer à une énergie neuve.

Je préfère FAIRE quelque chose, plutôt qu’il soit question de « plasticien » ou de « directeur artistique »… plutôt VIVRE que de répondre à des commandes ou à être complétement dépendant de l’envie des autres.

 

J’ai décidé de ne plus jamais peindre ou sculpter à la commande. c’est très mauvais de faire ça. L’accepter, c’est réduire mon travail à un simple commerce, et ce serait perdre complétement de vue le but que j’espère atteindre.

Le monde de l’art commercial sent vraiment mauvais. Il est ennuyeux et paye généralement mal. La plupart des clients veulent que l’artiste se plagie lui-même. Je n’ai jamais tenté de m’approcher de ce monde là.

 

Aujourd’hui, nous vivons la création et le mélange culturel comme jamais auparavant.

Les États-Unis d’Amérique, la Chine et le Japon exercent une influence majeure dans la vie quotidienne de chaque européen.

 

Cela veut-il dire que la culture devient globalisée?

Oui et non.

Même si nous voyons les mêmes films commerciaux et lisons les mêmes best-sellers de la littérature dans le monde entier, nous avons accès à infiniment plus de choix.

 

Parler d’une culture ultra localisée, décrire des croyances et des superstitions d’un tout petit territoire à l’échelle de la planète est tout d’abord un prétexte à parler, à échanger avec les autres. C’est là que se situe un des principaux paradoxes de mon travail. Il y en a d’autres.

 

Tout ce qui est raconté dans le Musée des Croyances Populaires entre t-il dans le domaine de l’Histoire ou dans celui de la Science-fiction?

Est ce que cela nous aide à comprendre  la réalité de la dure vie du paysan d’autrefois au travers de ses sentiments, ses peurs, ses espoirs… ou est-on tout simplement dans le domaine du fantastique, de la fantasmagorie?

Les Deux.
Les Français aiment beaucoup tout ranger dans des cases.

Pourquoi toujours séparer les domaines?

On a besoin d’avantage d’alchimie dans l’apprentissage des sciences, des langues, des mathématiques et la création littéraire et artistique. On doit créer des ponts, imaginer le monde dans sa globalité.

 

Encore une fois la fonction de l’Histoire et celle de la Science-fiction sont identiques ou quasi-identiques.

La condition pour que cela fonctionne est bien entendu de décrire des univers (vrais ou faux) tout à fait cohérents.

Pourquoi ne pas lier les deux au sein d’un même musée afin que chacun le voit à sa façon et picore ce qu’il désire?

On peut aussi tout simplement apprécier ou aimer tout autant ces deux domaines, juste par ce qu’ils permettent l’évasion vers un « ailleurs ».

 

Histoire populaires et croyances populaires sont un même combat.

Qu’est ce qu’une histoire populaire, une image populaire?

En fait, qu’est ce qui est populaire?

On utilise ce mot si souvent qu’il est complètement galvaudé, qu’il perd sa véritable signification. Par exemple, on dit de Claude François que c’est un chanteur populaire. Ses chansons sont populaires par ce qu’elles sont connues.

Le véritable sens du mot « populaire » est bien différent. Cela désigne une chose venant du peuple, créée par le peuple.

 

Toutes ces croyances et histoires populaires viennent de mon petit coin de planète, et sont destinées à tous.

Ce travail d’illustration et de passage de mémoire me permet de rechercher une espèce de rencontre entre l’obscurité et la lumière, la beauté et la laideur, la crainte et l’espoir, le grand et le petit.

 

Comment définir ma « profession »?

Travail d’historien? de plasticien? de sociologue? d’illustrateur? de conteur? d’ethnographe?… sans parler des conférences, des publications et des interventions dans les écoles…

Peu importe. Ce qui m’intéresse, c’est l’alchimie entre les choses.

Le plus important est de prendre ce dont on a besoin dans chaque domaine pour créer son propre domaine, sans forcement tout complètement maîtriser d’un coup.

 

Pour conclure, disons que la peinture et la sculpture ne sont qu’un moyen d’arriver à mes fins. Ce ne sont que des outils me permettant de m’exprimer en « racontant » mes semblables avec amour.

J’ai envie d’essayer d’être avant tout un passeur, un raconteur d’histoires.

 

J’espère, chers lecteurs, que vous apprécierez la lecture ou le feuilletage de cet ouvrage, et si vous désirez en parler, échanger ou en voir d’avantage, venez donc faire un tour au musée.

Patrice Rey.

Mars 2015